tous les matins du monde.331 visages se réveillant à peine,au 15 rue Montesquieu, Lyon 7ème

Publié le par Théodora Olivi, cf album ci-contre

Que deviennent les visages pendant le sommeil ?

Portent-il quelque trace ?

Révèlent-ils quelque chose ?

Serait-ce une histoire, des histoires ?

C'est dans la petite alcôve sombre de notre appartement chéri que nous avons installé, avec mon colocataire, un modeste studio de prise de vue.

Un pieds, un appareil photo, un tabouret, 2-3 bouts de scotch au sol pour bien garder les marques, un fond rouge, un spot basic clipé sur le trépied, et le tour était joué.

Chaque matin, quiconque se réveillait au numéro 15 de la rue Montesquieu allait immédiatement dans le studio, allumait le spot, enclencahit le retardateur et s'asseyait sur le tabouret jusqu'au bruit caractériqtique des reflex argentiques.

C'était une règle imparable et nous étions intransigeants.

Le dispositif n'était pas anodin : il lui fallait être simple, facile d'accès et d'utilisation, afin que chacun puisse être autonome et se photographier sans encombre. Nous voulions une mise en scène légère qui contraste avec la sincérité naturelle, brute, de toutes ces "gueules du matin". Le fond rouge servait à détacher le visage tout en lui conférant un aspect irréel.

Nous nous sommes pris en photo pendant 6 mois environ, jusqu'à ce que tous change, jusqu'à ce que nous déménagions.

Aujourd'hui nous sommes plus de deux ans plus tard.

Le temps, le détachement, ce que l'on a pu me dire, m'offrent un nouveau regard sur ce travail.

Je me rends compte que toutes ces figures logées à la même enseigne, qui s'enchaînent les unes aux autres comme si de rien n'était, racontent beaucoup.

Elles évoquent nos nuits, nos nuits entières avec une douce impudeur.

Ceux qui sont là sont nos amis, nos amours, nos amants.

Ceux qui sont là prennent parfois trop de place, nous rappellent ceux qui sont absents, justement.

Ceux qui sont là sont courageux. Leur franchise est belle. Leur tricherie occasionnelles sont légitimes et joliment humaines. (Bon nombre de portraits montrent que les personnes se sont volontairement mises en scène, transgressant la règle. Ce refus de l'éternel "tel quel" peut être perçu comme un acte de résistance indispensable, et je les en remercie).

Ce ne sont pas des photos qui vous accrochent les tripes pour ne plus vous les lâcher. Elles s'infiltrent tranquillement en vous et se diffusent deci-delà.

La sérialité, l'effet de répétition est ambigu. Il permet que l'on s'attache aux personnages. En effet, on réalise qu'on les connait de mieux en mieux, on apprend à lire sur leur visage. Mais, bien vite, l'on se rend compte de la maudite supercherie de la surface lisse.

On réalise connaître ces personnalités sur un instant, un instant seulement.

Un instant en deux dimensions.

Puis la colère passe, car on sait bien qu'il ne s'agissait pas de n'importe quel instant. On sait bien que cet instant-là est un "instant bulbe", qu'il contient et génère une vie, des vies.

Porte ouverte sur notre imagination...

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